réseau de commerce : continental du Groenland au Labrador, du Nord-Est jusqu’à l’Alaska et intercontinental de la Sibérie à l’Amérique du Nord-Ouest » (p. 124). Les artefacts attestent de ces rencontres interculturelles, notamment par l’apparition de la croix sur les figurines. Des Vikings aux baleiniers, jusqu’aux marchands du XIX ème siècle, les contacts se multiplient, s’intensifient et les objets inuit s’inscrivent comme mémoire matérielle de l’histoire du métissage en marche.
6-L’auteur constate que l’apport des Européens induit une transformation de la pratique sculpturale cependant « les emprunts et les prêts demeurent sélectifs, fidèles à une logique d’utilité, d’opportunité et de compatibilité » (P. 127). L’influence des matériaux exogènes sur la praxis traditionnelle ainsi que l’intrusion d’exigences nouvelles pour satisfaire les lois d’un marché naissant, modifient irréversiblement la création des miniatures. Toutefois, la production sérielle ne dénature pas l’art inuit. Même dépossédées de leur pouvoir chamanique, les miniatures respectent le style naturaliste qui demeure le sceau de l’art inuit.
7-Dans le paragraphe intitulé Aux marges de l’oecoumène : Ultima Thulé, l’ethno-historienne évoque l’effroi et l’attraction suscités par l’apparition des grands voiliers aux yeux des Inuit. Véritables métaphores de l’étrange qui flottent sur les eaux arctiques, ces navires bouleversent l’imaginaire autochtone. Un Esquimau rencontré lors de l’expédition de John Ross vers 1819 s’interroge : « Qui êtes-vous ? D’où venez-vous ? de la Lune ou du Soleil ? » (p.148).
Au fil des escales, les échanges se multiplient, la communication s’installe, le mimétisme des hommes du Nord leur permet de s’adapter à une nouvelle temporalité et la dépendance s’inscrit graduellement. Des phénomènes de syncrétisme religieux apparaissent, remplaçant peu à peu le chant de l’angakkoq. L’objet messager retrace toute l’histoire de la Rencontre. Cependant, selon l’auteur, « au travers des processus d’escamotage ou par allusion métonymique, il dévoile les survivances/résurgences d’une pensée chamanique millénaire. » ( p. 156).
8- L’hybridation des matières et des techniques, issue du contact avec la culture et la technologie des Blancs, aboutit à la création de nouveaux objets répondant aux « logiques métisses ». L’objet devient médiateur culturel, attestant des transferts de savoir, avec l’imbrication de deux pensées, et la juxtaposition de deux histoires qui cherchent une forme d’alliance. Il est le produit d’une dynamique d’échange et d’une volonté de dialogue défiant la taxonomie car il relève d’une catégorie d’humanité nouvelle : celle du Contact.
9- Nous pouvons envisager la production matérielle née du métissage comme l’expression d’une volonté indigène de soumettre l’Allaq à une logique autochtone qui transforme les réalités allogènes en les « indigénéisant » : « Bien que nés de la Rencontre, ces objets métis continuent de répondre à une « esthétique de la fonctionnalité » par laquelle se marient les « utilités » : matérielles et symboliques. » (p.169). Toutefois, dans le domaine du sacré, le syncrétisme entre pratiques chamaniques ancestrales et évangélisation complexifie la nature et l’esthétique des objets.
10- Dans ce contexte, les Inuit du Groenland créent les tupilait, figurines issues de l’hybridité culturelle. Le tupilak représente un esprit malfaisant, condensé de forces occultes, destiné à nuire dans le cadre d’une vengeance. Cette créature est l’œuvre d’un ilisitsok (le double maléfique de l’angakkoq) qui la fabrique sur ordonnance dans une stricte confidentialité. La puissance esthétique du tupilak consiste dans l’ hybridité homme-animal doublée d’androgynie associée à une savante disproportion des formes et à un expressionnisme exalté. L’exubérance triomphante de cette invention des kalaallit signe l’apothéose de la Rencontre et la fin de la période historique. Le